Stress et douleur : quand le système nerveux reste en mode protection
- Emmanuelle Rivest-Gadbois

- Mar 25
- 6 min read

En clinique, j’observe souvent que certaines personnes consultent pour une augmentation de leur douleur… sans cause apparente.
Aucune nouvelle blessure.
Aucun changement majeur à l’imagerie.
Et pourtant, les symptômes sont plus présents.
En prenant le temps d’explorer un peu plus loin, on réalise fréquemment que d’autres éléments ont évolué dans leur quotidien :une période plus exigeante au travail, une charge mentale accrue, un sommeil de moins bonne qualité, ou simplement une accumulation de petits stress.
Ce constat s’inscrit dans ce que nous avons abordé dans les derniers articles — Mieux comprendre la douleur, ce qui peut l’influencer, et développer une certaine capacité à observer son état interne (pour mieux comprendre ou revisiter ces notions, vous pouvez consulter les articles précédents sur le Blogue).
Mais une question demeure souvent :
👉 pourquoi le stress semble avoir un impact aussi important sur la douleur?
Pour y répondre, il faut s’intéresser de plus près au rôle du système nerveux et aux mécanismes physiologiques du stress.
Stress et régulation : ce que nous dit la science
Le stress est une réponse physiologique normale et même essentielle à l’adaptation.
On définit le stress comme étant la détection de danger par le système nerveux (Pagé et al. 2021)
Il implique notamment l’activation du système nerveux autonome, en particulier sa branche dite sympathique, qui correspond au mode « alerte » du corps. C’est ce système qui s’active lorsque l’on se sent stressé ou en danger : le cœur bat plus vite, la respiration change et les muscles se préparent à réagir.
En parallèle, le corps mobilise aussi ce qu’on appelle l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (axe HPA), un système hormonal qui agit comme une chaîne de communication interne et permet la libération d’hormones du stress, comme le cortisol, afin d’aider l’organisme à s’adapter à la situation.
L’ensemble de ces réactions entraîne une augmentation de la vigilance et de la réactivité : le corps devient plus attentif, plus rapide à détecter ce qui pourrait représenter une menace.
À court terme, cette réponse est utile. Elle permet de faire face à une demande ou à une menace.
Cependant, lorsque cette activation devient prolongée ou répétée, elle peut entraîner une modification de la régulation de certains systèmes, dont ceux impliqués dans la modulation de la douleur.
Une revue systématique récente (Vyverman et al., 2026) suggère que, chez les personnes vivant avec douleur persistante, plusieurs marqueurs physiologiques liés au stress sont altérés.
On observe notamment :
une dominance sympathique accrue
une modulation moins efficace de certains mécanismes inhibiteurs de la douleur
une réponse de l’axe HPA parfois dérégulée
Ces changements ne sont pas nécessairement pathologiques en soi, mais ils traduisent un système qui devient plus sensible, plus réactif, et moins flexible.

© Vyverman et al., 2026
Une sensibilité accrue du système nerveux
Dans ce contexte, le système nerveux peut interpréter plus facilement certaines informations comme étant menaçantes.
Cela peut se traduire par :
une diminution du seuil de tolérance à la douleur
une amplification de certains signaux jugés comme menaçants pour l’organisme
une perception accrue de la douleur
Ce phénomène s’inscrit dans une compréhension moderne de la douleur, où celle-ci est influencée non seulement par les tissus, mais aussi par l’état global du système nerveux.
Ainsi, une augmentation des symptômes ne reflète pas nécessairement une aggravation physique, mais plutôt une modification de la manière dont l’information est traitée. Un peu comme si on augmentait le volume de la menace ou de la douleur.
Interaction entre stress et douleur
La relation entre stress et douleur est bidirectionnelle.
Le stress peut augmenter la sensibilité du système. La douleur, à son tour, peut devenir une source de stress.
S’ajoutent à cela différents éléments du notre vie quotidienne :
la qualité du sommeil
la charge mentale
le niveau d’activité
les habitudes de vie
Ces facteurs contribuent à moduler l’état du système nerveux et participent à maintenir, ou non, un état de vigilance.
Il s’agit donc d’un équilibre dynamique complexe, influencé par une multitude de variables.
Un exemple concret
Par exemple, une personne vivant avec une douleur lombaire relativement stable peut remarquer une augmentation de ses symptômes au cours d’une période plus exigeante.
Sans blessure nouvelle, elle peut ressentir :
plus de raideur
une douleur plus diffuse
une tolérance diminuée à certaines activités
En explorant davantage, on retrouve souvent une combinaison de facteurs :fatigue accumulée, stress professionnel, sommeil perturbé, diminution des moments de récupération.
Dans ce contexte, le système nerveux devient plus vigilant, ce qui peut amplifier la perception de la douleur. Ces mêmes facteurs peuvent même influencer le système musculaire (en augmentant les tensions musculaires), le système immunitaire (en nous rendant plus fatigués, plus vulnérables aux petits virus) etc…
Ce n’est donc pas juste mental mais bien physique aussi!!
Implications cliniques : une approche centrée sur la régulation
Ces observations amènent à élargir la façon d’aborder la douleur persistante.
Plutôt que de se concentrer uniquement sur la région douloureuse, on s’intéresse de plus en plus à ce qu’on appelle la régulation du système nerveux.
Concrètement, cela signifie aider le corps à retrouver un meilleur équilibre entre les moments d’activation — lorsque le système est en mode alerte, stress ou protection — et les moments de récupération, où il peut ralentir, se reposer et se réparer.
Lorsque cet équilibre est présent, le système nerveux devient généralement plus flexible et moins réactif, ce qui peut diminuer la tendance à amplifier certains signaux, dont la douleur.
Cette façon de voir s’inscrit dans les approches modernes de la douleur, qui reconnaissent que celle-ci est influencée par plusieurs facteurs, dont l’état du système nerveux et la perception de sécurité du corps (Moseley & Butler, 2017).
Dans cette perspective, plusieurs approches prennent de plus en plus de place en physiothérapie et en santé :
la respiration consciente, qui agit directement sur le système nerveux autonome (sympathique et parasympathique)
le mouvement et le yoga adapté, qui permettent de réintroduire des expériences sécuritaires dans le corps
la méditation et la pleine conscience, qui soutiennent l’attention, la régulation émotionnelle et la perception de sécurité
Ces approches ne remplacent pas les traitements plus traditionnels, mais viennent les compléter en aidant le système à se sentir plus en sécurité et plus stable, ce qui favorise un contexte plus propice à la récupération (Büssing et al., 2012).
Practico-pratique! — soutenir la régulation du système nerveux
Certaines stratégies simples peuvent contribuer à moduler l’état du système nerveux.
Respiration lente et contrôlée
Une expiration plus longue que l’inspiration favorise l’activation parasympathique et peut diminuer l’état de vigilance.
Mouvement progressif et conscient
Le mouvement, lorsqu’il est adapté et sécuritaire, permet de réintroduire des expériences positives et de diminuer la perception de menace.
Observation de son état interne
Développer une capacité à reconnaître les moments de fatigue, de surcharge ou de tension permet d’ajuster ses actions plus précocement.
Habitudes de vie
Le sommeil, les pauses, l’environnement et les interactions sociales influencent directement la régulation du système.
Ces stratégies ne visent pas à éliminer la douleur à court terme, mais à créer un contexte plus favorable à une modulation progressive.
Vers une approche plus intégrée
Comprendre le lien entre stress et douleur permet souvent de transformer la perception que l’on a de ses symptômes.
Ce n’est plus uniquement une question de structure ou de lésion.
C’est aussi une question de fonctionnement, de régulation et d’adaptation.
Cette perspective ouvre la porte à des interventions plus globales, qui soutiennent le système dans son ensemble.
⚠️ Une nuance importante
Même si le stress peut influencer la douleur, il est important de ne pas tout attribuer uniquement à ce facteur.
Si vous observez un changement important, inhabituel ou persistant dans vos symptômes, il est toujours pertinent d’en discuter avec un professionnel de la santé afin d’évaluer votre situation de façon appropriée.
En résumé
Le stress et la douleur sont étroitement liés par des mécanismes physiologiques complexes impliquant le système nerveux.
Lorsque les systèmes de régulation du stress deviennent moins efficaces, le système peut devenir plus sensible et amplifier certaines perceptions.
Cependant, cette sensibilité est modulable.
En agissant sur les différents facteurs qui influencent la régulation — respiration, mouvement, habitudes de vie — il est possible de favoriser un meilleur équilibre et de soutenir le processus d’adaptation.
Références
Pagé, G., & Leonard, G. (2021).
The biopsychosocial model of pain: What is it and how to use it?
Canadian Journal of Pain, 5(1), 1–8.
Vyverman, J., De Baere, R., Timmers, I., Coppieters, I., Van Oosterwijck, J., & Moerkerke, M. (2026).The stress–pain connection in chronic primary pain: A systematic review and meta-analysis of physiological stress markers in relation to experimental pain responses.Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 184, 106604.https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2026.106604
Moseley, G. L., & Butler, D. S. (2017). Explain pain supercharged: The clinician’s manual. Adelaide, Australia: NOI Group Publications.
Büssing, A., Michalsen, A., Khalsa, S. B. S., Telles, S., & Sherman, K. J. (2012). Effects of yoga on mental and physical health: A short summary of reviews. Evidence-Based Complementary and Alternative Medicine, 2012, 165410. https://doi.org/10.1155/2012/165410



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