Qu'est ce qui influence notre douleur?
- Emmanuelle Rivest-Gadbois
- 7 août
- 6 min de lecture

Dans notre dernier blogue: Mieux comprendre la douleur, on explorait la compréhension de la douleur de façon plus moderne, plus actuelle. On voyait comment cette compréhension a changé dans les 20 dernières années et comment on accepte aujourd’hui que plusieurs facteurs peuvent influencer la douleur.
Nous plongeons maintenant dans ce concept: qu’est-ce qui influence la douleur?
La douleur : un phénomène multifactoriel
Pendant longtemps, la médecine a surtout misé sur un modèle biomédical, où l’on cherchait une lésion visible, un « problème mécanique » à corriger. Et dans bien des cas (fractures, infections, blessures aiguës), cela fonctionne. Par exemple, quelqu’un qui a un blocage artériel qui cause un problème cardiaque doit se faire suivre par le cardiologue et subir une opération pour débloquer cette artère. On a beau regarder toutes les sphères de sa vie, ça ne changera rien au fait qu’il doit se faire opérer.
Mais que faire lorsque la douleur persiste, malgré des examens normaux? Lorsqu’elle devient chronique, insidieuse, et qu’elle s’invite dans toutes les sphères de la vie? La réponse ne se trouve pas uniquement dans l’anatomie.
Le modèle bio-psycho-social, proposé par le Dr George Engel1 en 1977, reconnaît que la douleur est influencée par :
- des facteurs biologiques (blessures, génétique, âge, sommeil, inflammation),
- des facteurs psychologiques (stress, anxiété, croyances, émotions, dépression),
- et des facteurs sociaux (relations, travail, culture, statut économique, isolement).
Ce modèle est désormais reconnu dans les approches de réadaptation modernes, c’est celui que j’utilise en physiothérapie et que plusieurs professionnels utilisent aujourd’hui. Mais, comme personne curieuse et intéressée par plusieurs cultures ainsi que de compréhensions de l’humain, je me posais la question si il y avait pas plus à ce modèle.
J’ai trouvé certaines pistes de réflexions dans la philosophie védique qui prend racine dans les Védas, textes sacrés de l’Inde ancienne, rédigés il y a plus de 3000 ans. Cette dernière offre une vision du monde (cosmologie, spiritualité, éthique) fondée sur l'idée que tout dans l'univers est interconnecté. Elle enseigne comment vivre en harmonie avec la nature, le divin et le dharma (l'ordre juste des choses). J’ai trouvé d’autres inspirations dans la philosophie yogique qui est basée notamment sur les Yoga Sūtras de Patañjali et d'autres textes comme la Bhagavad Gītā. La philosophie yogique s’inspire des Védas, mais propose un chemin concret d’expérience et de transformation intérieure. C’est une voie pratique vers la réalisation de soi, qui unit le corps, le souffle, le mental et la conscience. Le mot "yoga" signifie union — entre soi et le tout.
Enfin, j’ai trouvé d’autres réponses dans l’ayurvéda, un système de médecine traditionnelle originaire de l’Inde, vieux de plus de 5000 ans, qui repose sur l’idée que la santé est un état d’équilibre entre le corps, l’esprit et l’environnement.
En effet les premiers textes des Taittiriya-Upanishad2, textes philosophiques védiques datés du 6e siècle AEC, font la distinction de 5 Koshas (sphères, facettes ou enveloppes) chez l’humain. Ils parlent des : anna, prâna, mano, vijnâna, et ananda kosha. L’humain serait donc composé de ces cinq couches : l’enveloppe physique (anna), l’enveloppe énergétique (prâna), l’enveloppe mentale ou psycho-émotive (Mano), l’enveloppe intellectuelle (Vijnâna) et finalement l’enveloppe spirituelle ou absolue (ananda). Un peu comme une poupée russe qui cache ces multiples facettes. On ne peut dénier que cela semble une façon beaucoup plus holistique ou complète de regarder l’humain et ainsi la personne ou encore la personne en douleur.
Par contre, comment actualiser ces notions pour notre réalité d’aujourd’hui, peut-être un peu moins influencée par les propos énergétiques ou spirituels tirés des philosophies anciennes?
Le modèle BPS + : pour une vision encore plus humaine
C’est là que le modèle BPS + entre en jeu. Un modèle que j’ai créé en 2018 suite à mes études en yoga et yoga thérapeutique qui a pour but de combiner ces notions traditionnelles et modernes. En plus des 3 dimensions Biologiques, Psychologiques et Sociales, du BPS, j’y ajoute une 4ème sphère; une sphère complètement humaine: le +, le 'Moi'.
Cette sphère englobe :
- Identité, valeurs, aspirations, spiritualité, plaisir, histoire de vie,
- Gestion de l’énergie, habitudes, équilibre quotidien…
Qui est la personne qui vit cette douleur? Comment s'identifie-t-elle? Comment vit-elle cette situation dans son for intérieur?
Ce sont ces éléments qui font une réelle différence. Car on ne soigne pas qu’un symptôme. On accompagne un être humain, dans toute sa complexité.
En pratique : ce que ça change
Adopter une approche BPS +, c’est reconnaître que la douleur n’est pas qu’un signal à éteindre. C’est une expérience à comprendre, à contextualiser… et parfois à apprivoiser.
Voici quelques exemples concrets :
Une douleur persistante peut être influencée par un manque de sommeil, du stress ou un sentiment de perte de sens.
Un genou douloureux peut devenir un symbole de peur de bouger.
Une épaule tendue peut refléter un trop-plein émotionnel.
Une douleur cervicale peut refléter un mal-être, être en lien avec un divorce, une perte d’identité et encore plus!
Avec le modèle BPS +, on se pose des questions ouvertes, plus larges, on explore plus en profondeur. On laisse la personne raconter son histoire et on explore toutes les sphères de vie.
Poser ou se poser les bonnes questions
Si on cherche à mieux comprendre la douleur et explorer ce qui l’influence en utilisant le BPS +, on doit se poser les bonnes questions.
Voici quelques pistes de réflexions et questions selon les sphères du BPS + :
B: Sphère biologique : Observer le sommeil, l’alimentation, le niveau d’énergie, l’état de santé, les antécédents, l’hygiène de vie.
P: Sphère psychologique : Quel est le niveau de stress? Nos croyances face à la situation et la source ou nature de la douleur; A-t-on confiance en nos professionnels de la santé, en notre capacité de mieux gérer la douleur?
S: Sphère sociale : A-t-on un soutien, des relations bienveillantes, du temps pour soi, pour mieux s’occuper de nous?
+: Sphère du 'Plus' : Que fait-on pour ressentir la joie, le plaisir? Vivons-nous en ligne avec nos valeurs? Sommes-nous alignés avec notre identité, savons-nous réellement comment on s’identifie?
Sommeil et énergie : les piliers souvent négligés
Le sommeil joue un rôle capital. Dormir suffisamment permet d’améliorer la mémoire, l’humeur, de diminuer la douleur, l’inflammation, et bien plus encore. Souvenez-vous de notre blogue Comment optimiser vos nuits de sommeil, les bénéfices du sommeil sont inestimables.
Côté énergie, il faut se rappeler que votre énergie n’est pas infinie. Elle fluctue selon vos émotions, votre état physique, vos relations, votre charge mentale…
Il devient donc essentiel d’en prendre soin. Comme vous rechargez la pile de son téléphone, vous vous devez aussi de recharger votre pile personnelle et de vous permettre des périodes pour vous.
“Mon baromètre de bien-être”
L’outil: Mon baromètre de bien-être est un outil d’auto-exploration que j’ai créé pour les personnes vivant avec de la douleur persistante. Largement inspiré du Protectomètre du NOI group3-4 en australie qui utilise les notions de “DIM: danger in me” et “SIM: safety in me” , j’ai voulu aider les gens à trouver un moyen de mieux comprendre ce qui influence leurs douleurs et le bien-être en douceur et bienveillance.
Cet outil vous invite à explorer ce qui, dans votre quotidien, influence votre expérience de la douleur. En identifiant ce qui vous nourrit et ce qui vous draine, vous pouvez cultiver une conscience douce et active de votre bien-être. Cet outil peut être utilisé sur soi, avec un proche ou en clinique avec une personne en douleur. Il peut même être utile pour les gens qui veulent simplement améliorer leur bien-être et mieux comprendre les diverses influences sur leur état physique et psychologique.
Je vous invite donc à lire notre prochain blogue qui entrera en profondeur dans cet outil super utile pour mieux comprendre ce qui influence la douleur et le bien-être 🙂
En résumé
La douleur est une messagère. Elle nous parle, souvent à travers le corps, mais aussi via le cœur, l’esprit et notre environnement.Changer notre regard, c’est reprendre du pouvoir sur notre santé. Et c’est se reconnecter à soi-même pour mieux cheminer vers un mieux-être durable, une meilleure connaissance de soi et une meilleure gestion de sa douleur.
📚 Références et ressources utiles
Engel GL. The need for a new medical model: a challenge for biomedicine. Science 1977; 196: 129–36.
Easwaran, E. (2007) The Upanishads. Nilgiri Press 2nd edition
Moseley & Butler (2017) Explain Pain supercharged. Noigroup Publications.
G. Lorimer Moseley & David S. Butler.(2015)The Explain Pain Handbook: Protectometer. ISBN: 978-0-9750910-9-8.
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